mercredi 11 juin 2014

Repérer ce qui nous pousse à manger

La nourriture n’est pas uniquement un matériel de construction ou un combustible
pour le corps. Elle est partie prenante de notre système émotionnel. C’est une évidence
quand on observe un enfant qui est consolé par une pâtisserie ou une sucrerie. À tout âge,
le boire comme le manger peuvent offrir un réconfort, combler un vide, compenser
l’ennui ou atténuer la tristesse. Une mauvaise régulation de nos émotions peut induire
des variations de poids sans qu’il existe de véritables excès alimentaires ou des troubles
du comportement alimentaire. C’est pourquoi les régimes ou les exercices physiques
seuls sont souvent insuffisants pour diminuer de façon durable une surcharge pondérale.
Les variations de notre état psychologique, affectif, ou relationnel influent sur notre
façon de nous alimenter en quantité comme en qualité. Les mangeurs émotionnels se
tournent vers la nourriture quand ils se sentent anxieux, émotifs ou négatifs envers euxmêmes.
Fixer leur attention sur les aliments et leur prise est une manière de fuir
en pensée ces émotions négatives, mais aussi d’éviter la conscience de soi. Une prise
alimentaire excessive s’explique parfois par une tentative d’étouffer l’irruption en soi de
pensées, de souvenirs, de sentiments ou d’émotions pénibles. C’est aussi une voie
conduisant au plaisir, facilement accessible, destiné à compenser une contrariété, une
frustration, de la tristesse ou de l’inquiétude. Manger de façon débridée se conçoit aussi
émotionnellement comme un passage à l’acte agressif que l’on contient et que l’on dirige
contre soi. Des expressions telles que : « Je l’aurais bouffé », « Je n’en ferais qu’une
bouchée », « J’ai ravalé ma haine », « avaler le morceau » ou « la pilule », « se manger le
nez » ou « avoir une faim de loup » illustrent bien la dimension agressive que sous-tend
quelquefois l’acte de manger.
Émotion contre volonté
Sur un plan émotionnel, il arrive que devenir mince accentue pour la personne le devoir
de réussite. En effet, se sentir trop gros permet de justifier à ses propres yeux, comme aux
yeux de l’entourage, ses éventuels échecs affectifs, professionnels ou autres. Si cet
argument disparaît, on se retrouve alors sans excuse pour affronter une réalité
déplaisante. C’est pourquoi il peut exister des résistances émotionnelles à devenir mince
même si on le veut avec force et que l’on fait tout pour cela. Les émotions et la volonté
peuvent s’opposer et ce n’est pas toujours, loin s’en faut, la volonté qui gagne.
Une étude récente, publiée dans le magazine Obesity,montre que les personnes qui ont
tendance à manger pour des raisons émotives ont davantage de difficultés à perdre du
poids ou à maintenir une perte de poids acquise. Les participants à l’étude, des personnes
qui avaient réussi à perdre au moins quinze kilos et s’étaient stabilisées pendant un an,
ont répondu à un questionnaire. Ce questionnaire récoltait les prises alimentaires
répondant à des critères émotionnels (par exemple, manger pour se consoler, combler
l’ennui, se donner une prestance, manger en cas de malaise), à des critères de raison
(manger par faim) ou à des critères sociaux (manger entre amis, par convivialité). Les
résultats indiquent que plus un candidat a de réponses correspondant à des facteurs
émotionnels de prises alimentaires, moins il perd de poids. En outre, ceux ayant réussi à
perdre du poids (en moyenne 10 % de leur poids initial) ont plus tendance à le récupérer
dans les cinq années suivantes. L’étude montre également que les critères sociaux
affectent moins que les critères émotifs et de raison. C’est sans doute parce qu’ils sont
plus occasionnels (on ne sort pas tous les jours en société) et que les kilos qu’ils font
prendre peuvent être compensés par une régulation lors des repas suivants.
Deux cas d’émotions handicapantes
On a vu que la construction du schéma émotionnel du corps est corrélée à
l’investissement émotionnel de chaque région du corps au cours du développement, en
fonction des expériences de vie de chacun. Ainsi, des vécus psychiques particuliers
peuvent venir se loger dans la construction physique ou bien s’inscrire dans sa dynamique
fonctionnelle. Voici, pour illustrer cette dernière notion, le cas d’un patient que j’ai reçu.
Depuis ses trois ans et demi, Jonathan était malhabile de son bras droit. Pourtant il
n’était pas gaucher, mais il se trouvait simplement, par défaut, plus adroit de ce côté. Son
père, professeur de gymnastique avait lui-même constaté cette anomalie. Il avait alors
pris l’avis d’un neurologue qui ne découvrit aucune explication médicale et qui prescrivit
des séances de psychomotricité pour renforcer le bras droit. Ces séances furent
poursuivies pendant trois années sans effets notables.
J’ai personnellement reçu Jonathan pour la première fois quand il était âgé de seize
ans, pour un autre motif. Sa maladresse avait disparu déjà depuis deux ans. Lui l’avait
oubliée. Ce sont ses parents qui m’en ont parlé quand je les ai questionnés sur les
antécédents de l’adolescent. En m’enquérant des détails, j’ai appris que la maladresse
était apparue peu après la naissance d’un petit frère. Un épisode significatif m’a alors été
révélé : Jonathan, jaloux de ce puîné comme beaucoup d’aînés, avait dans un accès de
colère frappé d’une fourchette le visage du bébé, provoquant une grande frayeur chez les
parents. Il fut sévèrement réprimandé. La maladresse de Jonathan se fit jour à la suite de
cet accident. Jonathan avait alors probablement intégré, dans le schéma émotionnel de
son corps, son bras droit comme menaçant, et l’avait inconsciemment limité sur un plan
fonctionnel. Plus tard, les remaniements de l’adolescence réhabilitèrent d’eux-mêmes ce
membre. Et ce d’autant plus facilement que Jonathan, à quatorze ans, intégra un internat.
Le petit frère était hors de portée et, en outre, n’était plus un bébé fragile. De surcroît,
Jonathan se détachait de ses liens de dépendance et d’autorité vis-à-vis de ses parents. Il
se voyait comme un autre, et comme un autre, il n’était plus menaçant de la même façon.
Différents types de vécus psychiques peuvent se traduire dans le corps. C’est une
conversion du psychisme dans le somatique. Ce peut être, par exemple, un événement
traumatique ou un désir intense qui doit être refoulé en raison d’un veto imposé par
l’entourage ou par le sujet lui-même qui juge coupable un tel désir. Le cas de Juliette est
celui d’une conversion somatique portant sur le poids.
 Juliette a sept ans quand je la reçois pour une obésité infantile. Elle est la fille unique
d’un couple qui s’est désagrégé peu à peu, jusqu’à leur séparation quand l’enfant avait
cinq ans. Sa mère s’est toujours occupée de sa fille avec une attention soutenue. Son père
en revanche, bien qu’attaché à l’enfant, n’est guère présent physiquement car son emploi
du temps lui a toujours imposé de fréquents voyages d’affaires à l’étranger. Ce qui
n’empêche pas Juliette d’avoir beaucoup de ressemblances physiques avec son père,
prénommé d’ailleurs Julien. Le surpoids de Juliette est apparu au moment du divorce et
n’a fait que s’amplifier. Des régimes prescrits par le pédiatre n’ont permis qu’une perte
modérée car Juliette a toujours faim. Ce que la psychothérapie de l’enfant a mis en
lumière, c’est que si le divorce est bien à l’origine du surpoids, ce n’est pas par un effet
traumatique, mais en raison de la culpabilité qu’il a générée chez l’enfant. En effet, c’est la
construction oedipienne de Juliette qui s’est trouvée déstabilisée. La fillette s’est
largement identifiée à son père, physiquement, en empruntant ses mimiques, ce qui était
facilité par des traits physiques communs, mais aussi en termes de personnalité. Et c’est
en direction de sa mère qu’elle a dirigé ses élans amoureux. Ce « choix » de l’enfant a été
renforcé par la relative absence du père et par l’amour maternel qui poussait notamment
la mère de Juliette à dormir avec sa fille quand son mari était en voyage d’affaires puis
après le divorce en raison des plaintes de Juliette qui disait avoir peur de dormir seule.
Juliette, à sept ans, n’a toujours pas renoncé à être la petite femme ou le petit mari de sa
mère, mais ce désir est contrarié par la culpabilité. En effet, elle s’imagine responsable du
divorce de ses parents, comme si sa mère avait quitté son père pour elle. Elle n’a de cesse
depuis de tenter de refouler son désir, ce qui se traduit par une conversion somatique à
type d’obésité. Pourquoi l’obésité et pas un autre symptôme ? Le choix des modes de
conversion répond à des critères symboliques et spécifiques à l’histoire de chacun. Dans
le cas de Juliette, l’hypothèse que j’ai formulée est que Juliette a inconsciemment fixé ses
élans amoureux oedipiens vis-à-vis de sa mère sur un plan oral uniquement, afin de ne pas
laisser libre cours à un hypothétique désir génital. C’est-à-dire qu’elle s’est fixée sur le
mode de relation qui dominait avec sa mère quand elle était bébé et que celle-ci lui
donnait le sein puis le biberon. Afin de ne pas aimer sa mère comme une femme
aimerait une autre femme, elle s’est mise en situation de l’aimer comme un bébé aime sa
mère. Mettre son énergie amoureuse sur la sphère orale débride cette pulsion qui, pour se
satisfaire, pousse à manger sans cesse. La prise en charge psychothérapique de Juliette et
de ses parents permit, en association avec un suivi diététique, un retour à un poids
acceptable en une année.
Une prise en charge précoce des prises de poids émotionnelles est importante pour
prévenir une obésité de l’adulte car, une fois installée, très éloignée temporellement de
l’origine des troubles, elle résisterait davantage à son analyse thérapeutique

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